27 juillet 2005
Brel, interprète
Hier, à la télé, ma mère regardait une émission qui parlait de la musique dans les années soixante. Ils ont fait un petit bout sur Brel à cette époque: son départ du monde de la chanson, l’homme et la mancha et tout. Ils ont montré le vidéo de Ne me quitte pas. Brel… je suis un fan. Vraiment. Je n’aime pas Amsterdam mais j’adore à peu près tout le reste. Et je ne suis pas un de ces fans qui sont tannés des chansons les plus connues. Je raffolle encore de La Quête et du Plat pays. Et j’adore, j’adore Ne me quitte pas.
Le texte est bourré de détails charmants. J’adore la variété de ses images et de ses constructions. J’aime en particulier le début: “Il faut oublier / Tout peut s’oublier / Qui s’enfuit déjà”. (Cela s’appelle une anacoluthe, une “rupture en cours de phrase, de la construction grammaticale que le début de la phrase laissait attendre”.) Et j’ai un petit faible pour ce passage-là: “Il est paraît-il / Des terres brûlées / Donnant plus de blé / Qu’un meilleur avril.” Je pourrais difficilement expliquer pourquoi. Je crois que c’est le rythme du “il est paraît-il”.
J’ai vu une entrevue il y a plusieurs années avec Brel. L’interviewer lui parle d’amour et Brel répond qu’il n’a jamais écrit de chansons sur l’amour. L’interviewer est sidéré. Il commence à donner des exemples de chansons de Brel qui semblent être des chansons d’amour. Pour chacune, Brel rétorque qu’elle parle en fait de telle ou telle autre chose. “Ne me quitte pas?” “Ne me quitte pas, c’est une chanson sur la lâcheté.” Il poursuit en expliquant que l’amour, c’est un topos, un lieu commun utile: s’il évoque l’amour, tout le monde sait de quoi il parle, embaque, alors il peut facilement utiliser l’amour pour parler d’autre chose. Ce qu’il fait avec Ne me quitte pas.
Il y a quelque chose de troublant dans Ne me quitte pas qu’on ne retrouve pas dans une chanson d’amour ordinaire. Derrière le lyrisme romantique se cache un personnage lâche, qui place la femme qu’il aime tellement loin au-dessus de lui que même dans ses rêves les plus fous elle n’est pas avec lui. Bien sûr, il y a la finale, terrible: “Laisse-moi devenir / L’ombre de ton ombre / L’ombre de ta main / L’ombre de ton chien”. Il en perd toute dignité. Et le début annonce déjà cette façon de penser: “Je ferai un domaine / Où l’amour sera roi / Où l’amour sera loi / Où tu seras reine”. Si, dans un domaine idéal, cette femme est la reine, pourquoi est-ce que lui n’est pas le roi? Et ainsi de suite.
Ces détails nous tracent le contour d’un homme qui n’aime pas cette femme, mais l’idolâtre. Et nous sentons que la femme va le laisser, que l’histoire n’a pas de fin heureuse. Après tout, si elle avait l’intention de rester, elle l’aurait coupé après son premier “Ne me quitte pas”, elle ne lui aurait pas laissé en dire 23.
Hier soir, donc. Le vidéo. Oui-oui, c’était bien mon point de départ. J’ai revu le vidéo de Ne me quitte pas. Et ça a servi à me rappeler à quel point Brel est un grand interprète. Je me souvenais très bien que dans le vidéo, tout ce qu’on voit, c’est un gros plan sur Brel qui chante. J’avais par contre oublié son interprétation: il sourit tout le long, le visage à moitié en pleurs, comme s’il croyait, lui, qu’elle pouvait rester. Je me suis rendu compte que cette chanson, en bout de ligne, parle non seulement de lâcheté, mais aussi d’espoir, d’un espoir plus fou et fort qu’une réalité qui crève les yeux.
Maintenant, je pense à toutes les interprétations médiocres ou mauvaises que j’ai vues et entendues de Ne me quitte pas et je vois ce qui distingue un grand interprète comme Brel d’une starlette du moment: Brel sait que, si c’est bien fait, Ne me quitte pas doit se chanter avec émotion, le sourire aux lèvres, une larme à l’oeil, le regard plein d’espoir.