31 août 2005

Former une majorité canadienne

Le 31 août 2005, à 11:01. Classement: Éditorial

Récemment, Paul Martin a délaré que les Libéraux fédéraux ont besoin du Québec pour remporter une majorité. On imagine que ça veut dire qu’il a l’intention de mettre plus d’efforts ici. Paul Wells est d’accord avec l’analyse de Martin, comme la plupart des commentateurs d’ailleurs; je ne le suis pas. Jean Lapierre, le lieutenant québécois du premier ministre, n’est pas d’accord non plus.

C’est, en tout cas, ce que je comprends de sa dernière déclaration: le ministre Lapierre annonce que le gouvernement fédéral veut réporganiser l’économie québécoise. Soit il pense que le gouvernement fédéral a tellement bonne cote en ce moment que les Québécois veulent qu’il s’occupe maintenant de notre économie, soit il a décidé de perdre le Québec, exprès. Sacrifier la dame, en terminologie d’échecs. Sauf qu’aux échecs, quand tu sacrifies la dame, tu essaies d’avoir un plan pour après. Lapierre n’est pas rendu là dans sa réflexion.

Carte électorale de 1997 Mais revenons à Paul Wells, qui a si clairement tort. (Il n’est pas d’accord avec moi.) D’abord, une évidence: les Libéraux fédéraux ont déjà remporté une majorité sans l’appui du Québec. Deux consécutives, en fait: en 1993 et 1997. (Site en anglais, désolé. Mais le site d’Élections Canada en arrache.) On dit souvent que les Libéraux fédéraux ont démoli les conservateurs dans l’élection de 1993. C’est faux. Les Conservateurs se sont bel et bien écrasés, mais au presque exclusivement au profit des partis régionaux (Bloc et Reform). Les Libéraux n’en ont à peu près pas profité.

Dans les années qui ont suivi, nous avons beaucoup entendu parler de division des votes: le Reform et ce qui restait des Conservateurs se faisaient compétition pour les votes de droite. Ça permettait aux candidats libéraux de se faufiler entre les deux partis et faire élire beaucoup de candidats. C’était, et j’arrive là à mon point important, seulement vrai pour l’Ontario. Les Libéraux remportaient tous les sièges ontariens et c’était sans contredit à cause de la division des votes de droite. Ailleurs, ce n’était pas vrai.

Dans l’Ouest, il n’y avait pas de grande division des votes: le Reform remportait. Au Québec non plus: le Reform et les Conservateurs étaient morts morts morts. Les Libéraux gardaient leurs châteaux-forts, le Bloc prenait le reste. Plusieurs commentateurs pointent le Québec du doigt quand ils expliquent pourquoi les Libéraux sont “mathématiquement incapables” de former un gouvernement majoritaire. Nous n’avons malheureusement pas cet honneur-là. Leur problème est plutôt qu’ils ne sont plus un vrai parti fédéral et ce, depuis longtemps.

Trudeau et LévesqueLe PLC avait presque carte blanche au Québec. Ça lui permettait d’avoir des résultats terribles dans l’Ouest et de se re-faire ici. Maintenant, ce n’est plus possible. Je pense que Martin a autant de chances de faire des gains faciles au Québec qu’en Alberta. La réalité a changé. Mais les commentateurs disent encore “les Libéraux ont besoin du Québec” comme si c’était possible. S’il veut former un gouvernement majoritaire, le PLC va devoir s’adapter. En ce moment, il gouverne pour l’Ontario et se croise les doigts pour le Québec. Ça ne peut pas fonctionner.

Pour terminer, je reviens à Jean Lapierre, qui, selon mes sources, a été choisi par Paul Martin comme lieutenant politique du Québec parce qu’il me fait rire sans effort. On pourrait penser que Lapierre veut brasser le Québec justement pour aider les Libéraux dans l’Ouest. Mais ce n’est même pas ça. D’abord parce que ce n’est pas la job à Lapierre. Ensuite parce que je suis cool. Finalement parce qu’il a aussi dit ceci: “Le gouvernement fédéral a le devoir d’être un vrai partenaire, d’autant plus que, comme gouvernement, on profite de la richesse de l’Ouest.”

Bravo. Chantal Hébert écrivait justement cette semaine que la richesse comparative de l’Alberta et le sentiment des Albertains qu’ils se font exploiter est une aussi grande menace à l’unité canadienne que le souverainisme québécois. L’alberta n’aimera pas cette déclaration. Le ministre québécois du développement économique Claude Béchard a déjà déclaré que “Ottawa ne dictera pas à Québec sa stratégie économique”. Mais Lapierre avait bien dit ceci: “Je pense qu’il va falloir être un gouvernement hyperactif.” Lapsus révélateur. Il avait simplement oublié de prendre son ritalin.

Sites qui parlent de cet article:

  1. Pingback par Le Parti Libéral du Canada majoritaire sans le Québec -- Jérôme Loisel — 19 octobre 2005 @ 18:41

Réponses

  1. brem affirme:

    Intéresant ta “thèse” que le parti Libéral est un parti “de quelques régions”, à défaut de dire régional.

    Lapierre, c’est une marionnette. Je veux juste pas savoir c’est qui qui à sa main dans son c….

    brem

  2. jerome affirme:

    Ce n’est pas une nouvelle thèse. Je me souviens en avoir parlé (et entendu parler) à plusieurs reprises en 1997. Balkanisation du Canada, partis régionaux. À l’époque, on disait: le NPD dans les Maritimes, le Bloc au Québec, le PLC en Ontario, le Reform dans l’Ouest.

    Bien sûr, ce n’était pas très exact. Le NPD a de l’attrait ailleurs que dans les Maritimes. Le PLC dépasse l’Ontario: il a quand même de vingt à trente comtés assez sûrs au Québec, remporte assez de sièges dans les Maritimes. Mais l’idée générale correspondait à la réalité.

    Ce qu’il y a de nouveau, je crois, dans ce que je dis aujourd’hui, c’est que cette situation ne me semble plus un simple soubresaut. C’est la nouvelle dynamique. Le PLC est maintenant exclu de la grande majorité des comtés du Québec comme il est exclu de la grande majorité des comtés de l’Ouest.

    Le problème, c’est que le PLC pense encore qu’il peut remporter le Québec en faisant, je ne sais pas, une bonne campagne. Et les commentateurs semblent tomber dans le même panneau. Je dis qu’une bonne campagne a autant de chances de bouleverser le portrait au Québec qu’en Alberta, maintenant.

    Alors le PLC devra changer sa façon de faire, je crois. Écouter des préoccupations qui n’ont rien à voir avec les leurs et régler les problèmes qui sous-tendent ces préoccupations-là. Mais comme le PLC semble ne même pas essayer de faire ça pour l’Ouest, je me demande s’il sera capable de le faire pour le Québec.

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