15 septembre 2005
Un côté obsessif-compulsif
Quand je pars en voyage avec un ami de gars, si on arrête à un motel, je vais insister pour qu’on ait des lits séparés. S’il y en a un seul, je suggère qu’un de nous deux prenne le divan. J’aime beaucoup mes amis, mais franchement, je n’ai pas envie de partager leur lit. Même chose pour ma famille: je n’ai pas envie de partager un lit avec mon frère ou ma mère. Et malgré tous les efforts déployés par ma mère, je ne prends jamais ce qu’il reste dans son assiette. Et jusqu’à cette année, je croyais — assez naïvement — que j’étais relativement normal là-dessus.
Je fais la liste de mes préférences dans le genre et je les trouve communes. Typiques, surtout pour un gars. Bien sûr, il y a aussi la question d’intensité. Un gars qui préfère ne pas dormir dans le même lit que son frère est normal; un autre qui en serait mentalement incapable ne joue pas dans la même ligue. Et c’est là que le bât proverbial blesse, proverbialement. Parce que mon truc, ce n’est pas une simple préférence. C’est un blocage. Sauf que je n’avais jamais été mal pris, alors je n’avais jamais réussi à en prendre pleinement conscience. Maintenant, je le sais.
En janvier dernier, ma mère et moi montons à Montréal. Mon frère est là pour la fin de semaine, alors nous avons loué une chambre à L’Appartement pour quelques jours. C’est super cool, comme place: c’est un hôtel, mais tu as une cuisine. Un seul petit problème, que je remarque dès que nous arrivons: nous avons un lit queen, un divan-lit et c’est tout. J’essaie d’avoir l’air calme. “Tiens, il y a juste deux lits.” Ma mère comprend tout de suite. “Ah, inquiète-toi pas. Je vais dormir avec ton frère, moi. Ça ne nous dérange pas, nous deux.” Elle est gentille, ma mère. Toujours prête à se sacrifier pour ses enfants.
Il est une heure du matin. Je regarde la télé de la chaise du salon. À côté de moi, ma mère, qui s’était étendue dans le divan-lit pour regarder la télé avec moi, dort. Mon frère est couché depuis neuf heures dans le lit Queen. Il est tellement débalancé par le décalage horaire qu’il est rendu avec un horaire normal, le pauvre. Moi, je pense juste à me coucher depuis onze heures, mais il n’y a plus de place nulle part. Je suis un bon garçon, alors je ne veux pas réveiller ma mère. Et je redécouvre les joies de regarder la télé le samedi soir. Quelle horreur. Je regarde un film de La Pantère Rose, ce n’est pas des farces!
Finalement, ma mère se réveille. “T’écoutes encore ça, toi?” “Qu’est-ce que t’en penses?”, que je me dis, tu es dans mon lit. “Ouin. — Bon, ben aide-moi à faire le divan-lit, je vais me coucher.” Je commence à être nerveux alors que nous préparons le lit. Comme de fait, elle se couche sous les couvertes. “Bonne nuit.” “J’en doute”, que je me dis. Voilà, c’est officiel: je n’ai plus de lit. Il va falloir que je dorme avec quelqu’un. Mais je ne dis rien. C’est ma mère, quand même. Elle a bien le droit de choisir où elle va dormir. Du respect pour nos aînés et toutes ces niaiseries-là.
J’entre dans la chambre de mon frère. Je vais jusqu’au lit. Il est immense et mon frère dort bien à l’autre bout. Je me déshabille et je regarde le lit. Sérieusement, il est vraiment immense, ce lit. Ça me rassure. Dix minutes passent. Je fixe encore le lit. Finalement, je me résigne: il n’y a pas d’autre solution, je n’ai pas le choix. Je me couche dans le lit, mais, ah-ha! j’ai au moins la bonne idée de me coucher sur le drap et, donc, je ne suis pas dans la même “couche” de couvertes que mon frère! Sain? Non. Bien pensé? Oui. Je m’étends, raide comme une planche, à l’extrémité du lit. J’ai une demi-jambe dans le vide et je fixe le plafond avec les yeux ronds comme des billes. Tiens. Je n’aurais pas cru que ça m’affecterait tant que ça. Je commence à me demander si c’est normal.
Une heure plus tars, je fixe le plafond, les yeux ronds comme une bille. Je n’ai pas bougé d’un poil. Mon frère, lui, à deux mètres de moi, remue parfois. Et je n’aime pas ça. J’essaie désespérément de trouver une solution. “Par terre! Je vais dormir par terre, oui! Non-non-non. C’est impossible. Mon dos ne va pas survivre. Pas de matelas, pas de couvertes. Le bain! Oui, le bain! Je vais mettre mon manteau dans le fond!” Ça ne va pas bien. Finalement, un éclair de génie: je vais prendre les deux coussins du divan-lit et me coucher là-dessus, sans couvertes, tout habillé. C’est franchement parfait.
Quand je suis arrivé dans le salon, j’ai réveillé ma mère. “Qu’est-ce que tu fais? — Je prends les coussins pour me faire un lit. — Maudit que t’es bizarre.” Elle soulève un bon point, quand même. Mais rendu là, je m’en rends déjà compte. Tout habillé, pas de couvertes, mais j’ai dormi comme un bébé.
Dans The Aviator, Leonardo DiCaprio joue le rôle de Howard Hughes, un cinéaste et homme d’affaires excentrique qui était obsessif-compulsif. Il y a une assez belle scène dans le film où Hughes se lave férocement les mains à une salle de bains publique. Après, il vient pour sortir mais se rend compte qu’il ne peut ouvrir la porte sans toucher à la poignée. Dilemne. Il ne reste plus de serviettes propres. Il ne peut rien faire. Il attend que quelqu’un d’autre ouvre la porte. Il est prisonnier de cette salle de bains et maintenant, j’ai une petite idée de comment il se sent.
Marie Nancy affirme:
Le 19 septembre 2005 à 13:21
Dis, ton obsession de non-partage de couche, ça concerne seulement ton frère et ta mère, non ? Sinon, je m’excuse pour toutes les fois que je t’ai ligoté à mon lit.
jerome affirme:
Le 19 septembre 2005 à 14:31
Hmmm… De toute évidence, je buvais trop à Vancouver. Il m’en manque des bouts. Mais, non, ça ne s’applique pas à tout le monde. Je dormais dans le même lit que ma blonde sans problème. Certaines amies de fille, aussi. Je ne suis pas complètement fêlé, c’est juste une tendance louche, mettons.
La bizarrerie, c’est qu’on dirait que je ne le sais pas trop d’avance. Je ne savais pas d’avance que je me sentirais si mal que ça à l’idée de dormir dans le même lit que mon frère. Alors c’est complètement arbitraire et imprévisible.