27 octobre 2005
S’intéresser aux élèves
Lorsque je commence un cours, au cégep comme dans le privé, je demande inmanquablement à mes élèves comment ils vont. Souvent (presque toujours, en fait), j’ai aussi une histoire en canne à leur conter. Tout cela sert plusieurs objectifs: avoir une espèce de discussion libre tout à fait naturelle; donner un climat positif et enjouer à mon cours; et bâtir une relation réelle avec mes élèves. Et ça fonctionne très bien: je à peu près jamais dans mes cours de problèmes avec des élèves démotivés et ça doit faire trois ans que je n’ai pas eu un problème de discipline.
Cette semaine, il est arrivé quelque chose de différent. Lorsque j’ai demandé à une de mes élèves si elle allait bien, elle m’a répondu que non, pas vraiment. Je lui ai demandé si elle avait passé une bonne semaine. Elle m’a dit que non. C’était tout: pas de “ah, j’ai beaucoup de travail”, pas de “je suis fatiguée”, pas de “j’ai mouillé ma couche”. Juste “non”. Et je voyais dans ses yeux que c’était sérieux: il y avait un vrai problème.
Normalement, quand un élève ne va pas, je demande pourquoi sans trop hésiter. C’est plus que normal, c’est important: pour bâtir une relation avec les élèves en discutant de tout et de rien, il faut que mon intérêt soit sincère. Je dois sincèrement m’intéresser à si, oui ou non, ils vont bien, écouter leurs histoires avec intérêt et empathie. Quand ils vont mal un peu, je sympathise, je leur donne mon avis. Personne ne pleure, personne ne me prend pour son psy; c’est simplement de la sympathie humaine et, en général, ça fonctionne très bien.
Avec mon étudiante cette semaine, je sentais que c’était un de ces moments où je dois faire attention. Soit je dis “Ah, c’est malheureux, ça” et je change de sujet. Ça évite toute embûche, mais ça démontre en même temps que mon petit human interest, ça ne va pas très loin, qu’il n’y a rien derrière, que c’est une gamique. Ce qui est faux. Ou je choisis d’assumer ce que je fais et je lui demande ce qui ne va pas. Dans ce cas, je m’embarque dans quelque chose que je ne contrôle plus. J’ai choisi de lui demander ce qui n’allait pas.
Elle… a répondu à ma question. Cette semaine, elle a appris que sa mère est atteinte d’un cancer inopérable, terminal. J’ai beaucoup de difficulté à me rappeler les détails de la conversation, maintenant, tellement j’étais affecté. Mais je sais que je ne savais plus quoi dire. Une petite voix dans ma tête me disait de ne pas aller trop loin, alors je me contentais d’écouter attentivement et de dire à la jeune fille comment j’étais désolé pour elle. Je n’ai même pas ôsé demander comment allait sa mère dans l’immédiat. Elle a fini par me dire qu’elle n’avait plus de père non plus et je n’ai pas ôsé lui demander pourquoi. Après, nous avons parlé de son projet de faire un party d’halloween et je ne sais honnêtement pas comment nous avons fait pour faire la transition. Elle a vingt-et-un ans.
J’ai cette image en tête de la jeune fille qui sort de ma salle de classe. Elle a été la dernière à sortir et je suis demandé si elle attendait quelque chose. Je voulais lui dire… je ne sais pas quoi, n’importe quoi, quelque chose qui aurait exprimé ce que je ressentais. Je ne me souviens pas si je l’ai fait. Une petite voix me disait de ne pas aller trop loin. Et je sais qu’il n’y a rien à dire, vraiment, dans de telles circonstances. Mais j’ai cette image en tête de la jeune fille qui sort de ma salle de classe et je ne sais pas quoi lui dire.
Sites qui parlent de cet article:
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Pingback par Suivi de mon étudiante -- Jérôme Loisel — 11 novembre 2005 @ 20:49
Marylin affirme:
Le 29 octobre 2005 à 13:15
C’est une histoire très touchante ça… Je ne sais pas quoi dire non plus finalement. Pas facile. Bonne chance.